>> Épidémie de grippe A : analyse comparée de la couverture de l’épidémie par les médias français et britanniques
Octobre 2009
Le 24 avril 2009, Margaret Chan, Directrice Générale de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) alerte l’ensemble des autorités sanitaires nationales et explique qu’un nouveau virus grippal se répand rapidement de part et d’autre du Rio Grande. Alors que six ans plus tôt, l’apparition de la canicule en France n’avait guère semblé troubler le repos estival du ministre de la Santé, cette fois-ci, le message semble autrement plus inquiétant. Selon la représentante de l’OMS, en effet, « c’est la première fois dans l'histoire que nous voyons une pandémie évoluer sous nos yeux.»(1) . La menace sanitaire envahit alors tous les écrans de télévision et d’ordinateur (2) ...
Après six mois d’intense développement dans l’Hémisphère Sud, la grippe A « de sous-type H1N1 » a certes provoqué « plus de 3 500 décès » dans le monde – à comparer donc aux grandes maladies infectieuses telles que la rougeole ou la tuberculose qui, chaque année, tuent respectivement 197 000 et 1,7 million de personnes (3) . Mais si H1N1 est devenue en si peu de temps la pandémie de classe A, c’est qu’un dispositif sans précédent (campagne de communication, flashs, alertes, plans sanitaires, traitement préventif) a été mis en place par les autorités sanitaires, relayé de manière très active par les médias nationaux.
La couverture médiatique de la pandémie n’est pourtant pas homogène partout dans le monde, et la manière dont le sujet est abordé en France diffère très sensiblement de la façon dont il est évoqué par exemple en Grande-Bretagne.
Mi-septembre 2009 : les Britanniques se lassent, les Français se soucient de la santé de leurs enfants.
De mai à août 2009, la médiatisation de la grippe A est systématiquement plus importante au Royaume-Uni qu’en France. A partir de mi-août, la tendance s’inverse : alors que les médias britanniques semblent progressivement se détourner du sujet, les médias français se montrent, au contraire, de plus en plus actifs.

Une évolution qui se confirme lorsque l’on analyse les statistiques de recherches effectuées par les internautes à l’aide du moteur Google (4) . Tandis que la grippe A fait l’objet de très nombreuses recherches de la part des internautes britanniques durant quelques jours, en France, le sujet semble au contraire susciter un intérêt grandissant et régulier, évoluant par paliers tout au long du troisième trimestre 2009.
Ce contraste entre les deux pays illustre des situations locales très différentes. Alors que le Royaume-Uni manque de succomber à la panique générale (5) mi-juillet après l’annonce de 50 000 nouveaux cas de grippe A en une semaine (6) , les Français – pragmatiques (?) – se montrent, eux, plus soucieux, d’une part, des effets du virus à l’approche de la rentrée des classes et, d’autre part, de l’atteinte du seuil épidémique (7) , qui sera finalement franchi le 9 septembre 2009.

Une prise en charge sanitaire différente des deux côtés de la Manche
Rouage essentiel du dispositif médiatique autour de la grippe A, les institutions politiques et sanitaires jouent un rôle majeur, même si l’on note quelques différences notables de traitement entre la France et la Grande-Bretagne.
Point commun entre les deux pays : les institutions sanitaires sont très souvent citées au sein du corpus d’articles consacrés à la grippe A, loin devant leurs représentants ou dirigeants respectifs.
En Grande-Bretagne, le National Health Service (NHS), système de santé financé par des fonds publics, s’impose ainsi comme le principal vecteur d’information officiel, loin devant la Health Protection Agency. Côté personnalités, Liam Donaldson, principal conseiller médical du gouvernement, et Andy Burnham, Ministre de la Santé (non représenté dans le graphique ci-dessous), sont cités dans moins de 15 % du corpus.
En France, la Ministre de la Santé Roselyne Bachelot suscite davantage l’intérêt des médias. Profitant des nombreuses interviews accordées à l’occasion du débat sur la loi Hôpital Patients Santé Territoire, les journalistes français n’hésitent pas en effet à l’interroger – voire, pour certains, à la « harceler » – à propos de la gestion de la crise sanitaire. Les bulletins épidémiologiques de l’Institut de Veille Sanitaire (non présenté ci-dessous) sont également appréciés des médias français qui, dans 17 % des cas, citent le nom de l’organisme de référence.

La crise de la grippe A est également l’occasion de braquer les projecteurs des médias sur les différents traitements recommandés et leurs fabricants.
Principaux « bénéficiaires » de la pandémie, les antiviraux (8) font l’objet d’une attention particulière et inédite de la part des médias, à mesure que les commandes affluent. Une couverture médiatique sans commune mesure avec celle réservée aux masques, aux solutions hydro-alcooliques ou au plus classique… paracétamol.
Au-delà, les médias britanniques et français n’accordent cependant pas la même importance aux antiviraux et aux vaccins. Outre-manche, les antiviraux sont cités dans 40 % du corpus, illustration logique du rôle prépondérant que joue ce type de traitement dans le dispositif sanitaire britannique (9) . Les patients britanniques sont en effet pris en charge par le National Pandemic Flu Service et, sur un simple appel téléphonique, peuvent se voir délivrer gratuitement des antiviraux.

En France (10) , depuis le 23 juillet 2009, le patient est au contraire directement pris en charge par son médecin traitant, avec un suivi à domicile, et il n’est hospitalisé que s’il présente des « facteurs de gravité ». Les antiviraux ne sont alors délivrés que sur ordonnance.

Profil bas pour les laboratoires pharmaceutiques
Les vaccins ne cessent également de faire parler d’eux et suscitent de nombreuses questions, activement relayées par les médias. Les interrogations concernent d’abord leur date de disponibilité, puis le nombre de doses commandées par les autorités nationales. Les possibles effets secondaires des vaccins suscitent aussi de nombreuses réactions, y compris de la part d’acteurs de la santé reconnus – sur ce dernier point, les États-Unis ont d’ailleurs apporté une réponse à leur manière, en votant un décret instituant une immunité judiciaire pour les laboratoires développant le vaccin (11) , comme le souligne le nouveau blog DocBuzz ou « l’autre information santé ».
Conséquence probable des sujets de controverse que ne manque pas de susciter la question des vaccins, les laboratoires pharmaceutiques concernés font ici preuve d’une très grande discrétion et sont en définitive peu souvent cités dans les articles consacrés à la grippe A et aux vaccins. La somme des articles citant Sanofi, Novartis, GlaxoSmithKline, Roche ou Baxter représente ainsi à peine 15 % du corpus français et 7 % du corpus britannique. Stratégie délibérée des laboratoires, ou simple recentrage des médias sur des sujets plus « sanitaires » et moins « économiques » ? Difficile de répondre à ce stade, même si les médias se plaisent toutefois à rappeler que la grippe A permet au passage aux laboratoires concernés de passer sous silence le bilan de la crise financière qui affecte de manière générale l’industrie pharmaceutique.
Alors que les premières campagnes de vaccination ont débuté en France le 20 octobre 2009 et que le nombre de cas se stabilise, les Français ne semblent plus s’inquiéter de l’épidémie (12) . Une occasion peut-être de s’intéresser davantage au débat sur le déficit de la Sécurité Sociale, qui atteindra le chiffre record de 30,6 milliards d'euros l’an prochain. Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2010 prévoit de consacrer 1,5 milliard d’euros à la prise en charge de H1N1, (13) un chiffre à comparer notamment au budget lié à la prise en charge de la grippe saisonnière (550 millions d’euros), qui chaque année occasionne 2 000 décès.
Pour en savoir plus : Brice Choukroun Brice.Choukroun@lexisnexis.fr / + 33 (0)1 71 72 48 72
Télécharger le dossier 440 Ko - PDF
1 Le Monde, 31 août 2009, "Le virus H1N1 voyage à une vitesse incroyable"
2 Le Monde, 9 septembre 2009, Grippe A, la première pandémie télévisée
3 World Health Organization, http://www.who.int/csr/don/2009_09_18/en/index.html;http://apps.who.int/gb/ebwha/pdf_files/EB125/B125_4-fr.pdf;
http://www.who.int/tb/publications/global_report/2009/key_points/fr/index.html
4 La valeur indiquée correspond au nombre de recherches effectuées pour un terme donné, par rapport au nombre total de recherches effectuées. Le résultat est normalisé et présenté sur une échelle comprise entre 0 et 100.
5 The Guardian, 15 juillet 2009, Amid calls for calm, NHS gets ready to face an emergency: Scientists and health experts plan for the worst while ministers aim to contain anxiety
6 Times, 19 juillet 2009, Swine flu: How scared should we be?
7 Le Télégramme, 10 septembre 2009, La France au bord du «seuil épidémique»
8 Le Monde, 1er septembre 2009, La grippe A bénéficie aux producteurs d'antiviraux
9 Department of Health, http://www.dh.gov.uk/en/Publicationsandstatistics/Publications/PublicationsPolicyAndGuidance/DH_100941
10 Ministère de la Santé et des Sports, http://www.sante-sports.gouv.fr/grippe/prise-charge-vos-patients/prise-charge-vos-patients.html
11 DocBuzz, 3 octobre 2009, http://www.docbuzz.fr/2009/10/03/123-immunite-judiciaire-aux-etats-unis-pour-les-producteurs-de-vaccins-contre-la-grippe-a/
12 Les Échos, 6 octobre 2009 Grippe A : à virus complexe, « com » complexe


